Pourquoi l'ETIAS a pris dix ans : analyse d'un échec réglementaire européen
Analyse · Bilan réglementaire

Pourquoi l'ETIAS a pris dix ans : analyse d'un échec réglementaire européen

L'ETIAS a été officiellement proposé par la Commission européenne en novembre 2016. Il deviendra opérationnel au quatrième trimestre 2026, soit dix ans plus tard. Entre-temps, cinq dates butoirs de lancement ont été manquées, les frais de dossier ont presque triplé et les dépendances vis-à-vis des systèmes connexes se sont multipliées. Il ne s'agit pas d'un échec technique. C'est un échec institutionnel, qu'il convient d'appréhender en tant que tel.

Catégorie: Analyse Sources : EC, ECA, Fragomen, documents publics Temps de lecture: 11 min Dernière mise à jour: 21 avril 2026
En bref · L'argumentation en six points
  • L'ETIAS a été proposé par la Commission en novembre 2016, adopté en 2018 et entrera en vigueur au quatrième trimestre 2026, soit avec huit ans de retard par rapport à la date initialement prévue.
  • Ce retard n'est pas d'ordre technique. La plupart des logiciels existent déjà et ont été testés. Le principal obstacle a été la coordination organisationnelle entre les 27 États membres et trois agences de l'UE.
  • La révision des frais de 7 à 20 euros en 2024 n'était pas due à l'inflation. Il s'agissait plutôt d'une reconnaissance officielle de la part de la Commission que les estimations initiales des coûts avaient été environ trois fois trop basses.
  • La véritable cause profonde : l'ETIAS dépend de l'EES, qui dépend du déploiement national, lequel dépend de 27 cycles d'approvisionnement distincts — chacun disposant d'un droit de veto par le biais du non-déploiement.
  • Ce schéma se retrouve dans les cas de Galileo (avec 14 ans de retard), du SIS II (avec 7 ans de retard) et de la migration vers Eurodac. Les projets informatiques multinationaux de l'UE ont toujours connu des retards de plusieurs années.
  • La leçon à en tirer n'est pas que l'Europe est incapable de mener à bien des projets. C'est plutôt que la coordination entre des acteurs nationaux hétérogènes nécessite une gestion de programme que la Commission n'est toujours pas en mesure d'assurer, faute de structure adéquate.

01Lathèse

Lorsque l'ETIAS sera enfin mis en place au quatrième trimestre 2026, l'opinion publique manifestera à la fois un sentiment de soulagement et de scepticisme : un soulagement de voir ce système enfin en place, et un scepticisme quant à son efficacité. Ces deux réactions passent à côté de la question la plus intéressante : pourquoi cela a-t-il pris une décennie ?

L'explication habituelle — « des retards techniques » — n'est pas tout à fait exacte. Les logiciels destinés aux systèmes d'autorisation électronique de voyage ne posent plus de problème depuis le lancement de l'ETA australienne en 1996. Les États-Unis ont mis en place l'ESTA à grande échelle dès 2008. En 2018, lors de l'adoption du règlement ETIAS, les principes de conception de ces systèmes étaient bien connus. Une équipe du secteur privé aurait pu mettre en place l'ETIAS en trois ans.

Pour bien cerner la situation, il faut considérer l’ETIAS comme un exemple typique d’échec de la coordination au sein des systèmes informatiques multinationaux de l’UE. Ce schéma d’échec se retrouve systématiquement dans les projets Galileo, SIS II et Eurodac. Il s’explique par quatre causes structurelles, qui transparaissent toutes dans l’historique des retards de l’ETIAS, à condition de savoir où chercher.

L'idée maîtresse

L'ETIAS n'a jamais posé de difficultés techniques. C'est sur le plan organisationnel que les choses se sont avérées complexes. La Commission européenne a proposé un système qui exigeait que 27 autorités nationales chargées des frontières agissent selon un calendrier coordonné, avec trois agences de l'UE partageant la responsabilité opérationnelle, sans qu'il y ait un seul responsable de projet disposant d'un pouvoir de décision sur l'ensemble des parties. Huit ans plus tard, la situation reste inchangée.

02 Dixans, six cibles, un lancement

Il convient de préciser avec exactitude le calendrier, de la proposition à la mise en service, car chaque retard révèle un aspect différent de la défaillance de la coordination.

Figure 1 · Chronologie des étapes clés de l'ETIAS
Une ligne, cinq repères en pointillés, un carré jaune : le récit visuel de chaque retard.
2018 2020 2022 2024 2026 2028 Règlement adopté 2018 Objectif 1 : 2021 2022 2023 2024 2025 Désormais ciblé Q4 2026 Regulation → Launch 8 years elapsed. 5 postponements. Zero applications accepted to date.
Sources : propositions de la Commission européenne relatives à l'ETIAS (2016), règlement (UE) 2018/1240, conclusions du Conseil de mars 2025, état d'avancement sur travel-europe.europa.eu.

La justification officielle de chaque report était similaire : « difficultés techniques » ou « dépendance vis-à-vis de l'état de préparation de l'EES ». En réalité, ces six reports s'expliquaient différemment :

  • 2021 (objectif manqué). La COVID a servi de bouc émissaire, mais la cause profonde était que l'EES — une condition préalable — n'avait pas encore franchi l'étape de la passation de marché.
  • 2022 (objectif non atteint). Les travaux d'intégration des bases de données entre l'EES et le SIS II se sont heurtés à des problèmes de mise en correspondance des schémas entre les États membres qui avaient mis en œuvre le SIS II de manière différente.
  • 2023 (objectif non atteint). Le renforcement des effectifs de l'unité centrale ETIAS de Frontex — qui visait un fonctionnement 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 à Varsovie — a pris du retard. Les procédures de recrutement et d'habilitation de sécurité prennent plus de 18 mois au sein des structures de l'UE.
  • 2024 (objectif non atteint). L'intégration des portiques de contrôle automatisé aux frontières avec l'EES n'avait pas été testée à grande échelle. Un système incapable de gérer le trafic de l'été 2024 ne pouvait pas prendre en charge l'ETIAS en plus.
  • 2025 (objectif non atteint). À ce stade, la redevance de 7 € prévue par le règlement de 2018 n'était plus tenable. La Commission a lancé la procédure de modification (règlement 2024/1717 portant la redevance à 20 €), ce qui a nécessité un cycle législatif de plusieurs mois.
  • 4e trimestre 2026 (objectif actuel). Cet objectif est crédible car il s'inscrit désormais dans le prolongement d'un EES déjà largement opérationnel. En cas de retard, la cause sera d'ordre opérationnel — le chaos lié à la file d'attente de l'EES durant l'été 2026 accaparant l'attention d'eu-LISA — plutôt que liée à des dépendances.

03 Lesquatre causes structurelles

Si l'on fait abstraction des explications ponctuelles concernant les retards, quatre causes systémiques reviennent systématiquement.

CAUSE 01

Dépendance vis-à-vis de 27 cycles nationaux de passation de marchés

Chaque État membre de l'espace Schengen gère ses propres marchés publics en matière d'infrastructures frontalières. Bornes, portiques électroniques, intégration des systèmes en arrière-plan, formation du personnel : tous ces éléments font l'objet de marchés distincts, souvent dans le cadre de contrats-cadres à l'échelle de l'Union européenne, mais toujours mis en œuvre au niveau national. C'est l'État le plus lent qui dicte le rythme.

C'est pourquoi la mise en service progressive de l'EES (octobre 2025 → avril 2026) s'est achevée alors que trois passages étaient encore en phase de mise en service : non pas parce que le système ne fonctionnait pas, mais parce que les délais d'approvisionnement de ces trois passages n'avaient pas été respectés.

CAUSE 02

Répartir la responsabilité entre trois agences de l'UE

La responsabilité opérationnelle de l'ETIAS est répartie entre trois entités : eu-LISA met en place et gère l'infrastructure informatique ; Frontex assure le fonctionnement de l'unité centrale à Varsovie, 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 ; la Commission européenne établit la réglementation et joue le rôle d'arbitre entre les États membres. Aucune de ces trois entités ne dispose d'un pouvoir de décision unilatéral. Aucune ne relève d'un seul responsable de programme.

Lorsqu'une dépendance tombe en panne — par exemple, si le portillon automatisé de contrôle aux frontières d'un État membre échoue à un test d'intégration —, il n'y a pas de responsable unique. La réponse doit faire l'objet d'une négociation. Cette négociation prend des mois.

CAUSE 03

Estimations initiales des coûts sous-évaluées

Les frais de 7 € prévus dans le règlement de 2018 reposaient sur des estimations de la Commission qui sous-estimaient considérablement les coûts d'exploitation réels. La gestion d'une unité centrale fonctionnant 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, avec plus de 300 employés, la réalisation de recoupements entre sept bases de données et la coordination de 29 unités nationales, n'est pas une mince affaire. En 2023, il était évident que ces 7 € ne suffiraient pas à couvrir ces coûts.

La révision des frais à 20 € en 2024 ne s'expliquait pas uniquement par l'inflation. Elle constituait une reconnaissance officielle du fait que les calculs économiques initiaux étaient erronés d'un facteur d'environ trois. Nous examinons cette décomposition dans notre analyse des frais.

CAUSE 04

Enchaînement des prérequis sans bureau de gestion de projet (PMO)

L'ETIAS exige que l'EES soit pratiquement opérationnel. L'EES nécessite le déploiement d'infrastructures frontalières nationales. La mise en place de ces infrastructures dépend de la finalisation des procédures de passation de marchés au niveau national. Aucune de ces étapes ne dispose d'un bureau de gestion de programme (PMO) unique ayant le pouvoir de réorganiser le calendrier des travaux en aval en cas de retard en amont.

Au contraire, chaque retard entraîne une cascade de retards : l'EES prend trois mois de retard, ce qui signifie que l'ETIAS prend trois mois de retard, ce qui oblige la Commission à réaffirmer publiquement son engagement, ce qui nécessite l'aval du Conseil, ce qui prend encore trois mois. Cette accumulation est structurelle.

04Ce quece retard a réellement coûté

Un retard de plusieurs années dans la mise en place d'un système réglementaire entraîne trois types de coûts. Le débat public s'est concentré sur le premier. Les deuxième et troisième sont plus intéressants.

Coût n° 1 : Incidence directe des frais sur les voyageurs

La modification des frais, qui passent de 7 à 20 euros, permettra de générer environ 21 milliards d'euros de recettes supplémentaires au cours d'un premier cycle de trois ans, en se basant sur un nombre cumulé d'environ 400 millions de demandeurs (estimation minimale) et sur les taux de recouvrement réels. Il s'agit là d'une somme versée par les voyageurs que le règlement de 2018 n'avait pas prévue.

Coût n° 2 : le déficit de légitimité

Chaque report a entamé la crédibilité de la Commission quant au calendrier de mise en place du système frontalier. Au cinquième report, le « lancement de l’ETIAS » était devenu un sujet de plaisanterie dans les médias spécialisés dans le secteur du voyage. Un lancement réussi ne suffira pas à rattraper le coup : le préjudice est désormais inscrit dans l’histoire, et il sera évoqué la prochaine fois que l’UE annoncera un calendrier pour un projet d’infrastructure majeur.

Coût n° 3 : perte de l'effet dissuasif

L'argument politique en faveur de l'ETIAS était avant tout dissuasif : filtrer les voyageurs avant qu'ils n'atteignent le territoire de l'UE, identifier plus tôt les risques en matière de sécurité et d'immigration. Chaque année où l'ETIAS n'était pas opérationnel était une année où cet effet dissuasif ne jouait pas. Au regard de la justification politique avancée par la Commission elle-même, ce retard a eu un coût politique concret que personne n'a clairement quantifié.

Cinq reports ne sont pas le fruit d'une série de malchances. Ils sont la marque d'un modèle de coordination qui ne fonctionne pas à cette échelle. — Thèse centrale de cet article

05Leçonsà tirer pour le prochain système frontalier de l'UE

L'ETIAS ne sera pas le dernier système frontalier de l'UE. Plusieurs autres projets sont déjà à l'étude à la Commission : l'amélioration des échanges de données biométriques dans le cadre de Prüm II, la mise à jour du VIS et d'Eurodac, et, à terme, la mise en place d'un système destiné à succéder au SIS II. Les enseignements tirés de l'ETIAS peuvent être mis à profit.

  1. Créer un bureau de gestion de programme doté d'une autorité interinstitutionnelle. Aucun système frontalier de l'UE de cette envergure ne devrait être mis en œuvre sans un bureau de gestion de programme unique et responsable. Le modèle tripartite actuel entre eu-LISA, Frontex et la Commission a échoué à maintes reprises.
  2. Il convient d'estimer les coûts opérationnels avant de fixer les redevances dans la législation. Cette augmentation des redevances de 7 à 20 euros n'aurait jamais dû être nécessaire. L'estimation des coûts devrait être réalisée en collaboration avec les opérateurs concernés (Frontex, eu-LISA) avant la rédaction du règlement, et non après.
  3. Il faut dissocier les fenêtres de lancement de la préparation totale des États membres. Un système qui exige que les 27 États membres finalisent leurs marchés publics selon le même calendrier finira toujours par s'aligner sur le rythme du plus lent. Des déploiements par étapes, assortis de phases d'adhésion au niveau national — comme cela a finalement été le cas pour l'EES — devraient constituer la norme, et non le dernier recours.
  4. Publier les cartes des dépendances. Les voyageurs et le secteur ont le droit de savoir sur quoi repose l'ETIAS et quels États membres accusent un retard. La pratique actuelle consistant à dissimuler les problèmes de coordination dans les communications de la Commission a concentré les critiques sur Bruxelles tout en masquant les retards au niveau national.
Pourquoi est-ce important ?

L'UE nourrit des projets ambitieux en matière d'infrastructures numériques : systèmes frontaliers, identité numérique, mise en œuvre de la loi sur l'IA, cadres de cybersécurité. Tous ces projets nécessiteront la même coordination entre plusieurs États que celle qui a posé tant de difficultés à l'ETIAS. Soit le modèle de gestion du programme s'améliore, soit les mêmes défaillances se reproduiront. L'ETIAS est un signe avant-coureur, et non une exception.

Foire aux questions

Combien de fois le système ETIAS a-t-il été reporté ?

À cinq reprises. La date initialement prévue était 2021. Elle a ensuite été repoussée à 2022, puis à 2023, 2024, 2025, pour finalement être fixée au quatrième trimestre 2026.

Qui est responsable des retards liés à l'ETIAS ?

Il n'y a pas d'entité unique. Les responsabilités sont réparties entre l'eu-LISA (infrastructure informatique), Frontex (centre opérationnel), la Commission européenne (réglementation) et les 27 autorités frontalières nationales (déploiement). La dispersion des responsabilités institutionnelles constitue le cœur du problème.

Cette augmentation des frais a-t-elle provoqué ce retard ou en a-t-elle simplement été la conséquence ?

Réfléchissez-y. Les frais de 7 euros fixés dans le règlement de 2018 reposaient sur des estimations des coûts opérationnels qui se sont avérées environ trois fois trop basses. La modification de 2024, qui a porté ces frais à 20 euros, a permis de les aligner sur le coût réel de fonctionnement du système.

Est-ce comparable à d'autres projets informatiques de l'UE ?

Oui. Galileo, SIS II et Eurodac ont tous connu des retards de plusieurs années entre l'adoption de la réglementation et leur mise en service. Il s'agit d'un phénomène structurel, qui n'est pas propre à l'ETIAS.

L'ETIAS pourrait-il encore être reporté au-delà du quatrième trimestre 2026 ?

C'est possible, mais moins probable que les retards passés. L'EES, principale dépendance technique, est pratiquement achevé. Il ne reste plus que l'intégration et la dotation en personnel — des problèmes de gestion, et non des problèmes techniques.

À quoi ressemblerait une mise en place réussie de l'ETIAS ?

De faibles taux de refus pour les voyageurs de bonne foi, un traitement des demandes en moins d'une minute pour la plupart des demandeurs, un impact minimal aux frontières dans les aéroports et aucune fuite de données majeure au cours des 24 premiers mois de fonctionnement. Des premiers signes que nous suivrons de près.

Sources

Sources primaires utilisées pour cette analyse

Commission européenne COM(2016) 731 final (proposition initiale relative à l'ETIAS, novembre 2016) · Règlement (UE) 2018/1240 établissant l'ETIAS · Règlement (UE) 2024/1717 modifiant les frais liés à l'ETIAS · Rapports spéciaux de la Cour des comptes européenne sur la mise en œuvre des projets informatiques de l'UE · Conclusions du Conseil européen du 5 mars 2025 · Rapports opérationnels annuels d'eu-LISA · Alertes d'immigration de Fragomen faisant état de chaque retard concernant l'ETIAS · Notes d'information de Morgan Lewis sur la mise en œuvre du système frontalier de l'UE.

Dernière mise à jour le 21 avril 2026 · Révision éditoriale : Rédaction du Guide ETIAS · Corrections : corrections@etiasapply.eu.com